Roms en scène en Slovaquie
BLAISE GAUQUELIN
La ville de Košice, en janvier. (Photo AFP)
REPORTAGE
Installé
dans un vieil immeuble de Košice, le Romathan est le seul théâtre public rom
d’Europe. Sa troupe de 26 artistes crée, dans la tradition tsigane, des
spectacles destinés à la communauté et au public «blanc».
Les répétitions se déroulent dans l’odeur lourde de
poussière d’une petite salle aux fenêtres occultées par des rideaux noirs, au
deuxième étage d’un immeuble décrépit de Košice, la deuxième ville de
Slovaquie. Sous le regard du metteur en scène Marian Balog, une vingtaine de
comédiens, musiciens et danseurs répètent, en jean, mâchant un chewing-gum
entre deux répliques, l’acte final d’Un amour inassouvi. C’est la dernière
création de la troupe du Romathan. Pour les représentations, les hommes
porteront des catogans, les femmes des robes rouge sang et l’ensemble évoluera
dans un décor de campement, avec roulottes en bois. La pièce tournera tout
l’hiver dans les villages roms des environs, allant à la rencontre de «son»
public. Avec ses 36 employés, dont 26 artistes pensionnés, le Romathan est
l’unique théâtre public rom de l’Union européenne.
L’institution a été créée il y a plus de vingt ans, en
1992, quelques mois avant le «divorce de velours» entre Tchèques et Slovaques.
Le pouvoir, à Bratislava, souhaite valoriser la diversité culturelle du pays -
composé de Hongrois, Ruthènes, Juifs et Roms. Le ministère de la Culture décide
d’aider les minorités à créer des institutions, des théâtres. Il fournit
quelques subsides, pensionne des artistes. Le Romathan ouvre alors à Košice, au
cœur de la région où vivent la majorité des Roms de Slovaquie. Cette communauté
représente 9% de la population nationale, un pourcentage inégalé au sein de
l’Union européenne.
Installé dans un quartier habité au XIXe siècle par la
bourgeoisie hongroise, juive et germanophone, le Romathan vit bien loin de
l’animation qui a saisi cette année la ville slovaque, élue capitale européenne
de la culture dans l’ombre de Marseille (Libération du 4 septembre). Là, il
occupe tout un immeuble Art déco autrefois magnifique, aujourd’hui délabré. Au
rez-de-chaussée, la salle de musique. Au premier, la salle de danse, le bureau
du directeur flanqué de ses deux secrétaires et la pièce des petites mains qui
recousent, repassent, rafistolent. Au dernier étage, la modeste salle de
spectacle où ont lieu les répétitions et, parfois, des représentations, dans un
décorum décati : une cinquantaine de chaises campagnardes alignées, des fils
électriques qui courent sur les murs, des tapisseries qui gondolent, des canapés
éventrés.
Punaisées aux murs des escaliers en ferronnerie
ouvragée, des photos jaunies évoquent une création historique du Romathan :
Camp tsigane, une pièce racontant la déportation par les nazis de 23 000
Tsiganes. Jouée à Auschwitz en 1994 devant des délégations de Roms venues de
tout le continent pour le 50e anniversaire du massacre du 2 août 1944 - 3 000
Roms gazés dans ce camp, uniquement des vieillards, des malades et des enfants
-, elle reste l’un des plus grands succès du théâtre.
«PAS
BESOIN D’OIGNONS POUR PLEURER»
La troupe s’enorgueillit d’avoir créé 67 pièces, tourné
en Hongrie, Pologne, Bohême et dans une quinzaine de capitales européennes dont
Paris, Londres et Bruxelles. Et de jouer non seulement en romani, mais aussi en
slovaque pour son public à 60 % non rom. Un bilinguisme conforme à sa mission
officielle : promouvoir la culture rom dans et hors de la communauté, en
Slovaquie comme à l’étranger ; transmettre et institutionnaliser un héritage
éloigné, jusqu’ici, de tout académisme, les artistes roms n’ayant jamais été
formés dans des conservatoires. «Notre jeu doit être très expressif, assène
Marian Balog. Avec nous, pas besoin d’oignons s’il faut pleurer !»
Se produisant plus souvent dans les écoles et les
festivals que dans sa petite salle de spectacle, la troupe perpétue la
tradition d’un théâtre populaire itinérant où les clans tsiganes passent de
village en village, d’un bout du continent à l’autre, proposant des spectacles
mêlant théâtre, musique, danse, sur des thèmes folkloriques, mais plus
seulement. «Dans les villages roms, nous abordons aussi des sujets de société
comme les mariages mixtes, l’endettement. Notre rôle est de briser les tabous,
assure le dramaturge Milan Godla, voûté sur sa canne. L’histoire d’Un amour
inassouvi se déroule au XVIIe siècle. La plus belle fille de la communauté est
chassée parce qu’elle est tombée amoureuse d’un Blanc, c’est-à-dire d’un
non-Rom. Mais quand elle revient, avec une tripotée d’enfants, les siens lui
pardonnent et la réintègrent dans le clan. C’est une histoire de tolérance que
nous voulons transmettre à nos jeunes. Aujourd’hui, ils doivent communiquer
avec l’extérieur et non plus rester entre eux.»
TROIS
VIOLONS ET UN CYMBALUM
Les pièces du Romathan sont, selon la tradition,
accompagnées d’un petit orchestre de trois violonistes et d’un joueur de
cymbalum, cet instrument à cordes frappées aussi appelé «piano tsigane». «Le
violon, pratique à trimballer, est l’âme des Roms. De la naissance à la mort,
dans les fêtes, les mariages, il est toujours là. Et quand un Rom meurt, on
place son instrument dans son cercueil», dit Karel Adam. Chef des violons, ce
petit homme en chemise écarlate, pantalon noir cassant parfaitement sur des chaussures
vernies, est aussi le directeur du théâtre et le chef tout court. Tous
travaillent sous sa tutelle : Milan Godla, qui écrit les pièces à partir de
contes de la tradition orale, son cousin le chorégraphe Roman Godla, le
dramaturge Marian Balog. Collectionneur de médailles officielles valorisant le
«vivre ensemble», décoré par le président de la République lui-même, Karel Adam
est l’une des grandes figures des Roms de Košice . Car le Romathan est une
institution pour la communauté slovaque. «Ses artistes sont très reconnus,
affirme le Français Christian Potiron, établi en Slovaquie depuis onze ans et
chargé de l’intégration des minorités dans les festivités de Košice, capitale
de la culture 2013. Y être acteur est un statut social enviable et, dans l’est
de la Slovaquie, la troupe est au cœur du réseau culturel rom.»
Barbara Zubková, qui, à 19 ans, vient tout juste d’être
recrutée, le confirme. Elle habite dans un village pauvre, au sud de la ville,
et elle fait désormais la fierté de son clan. «C’est un grand honneur, car la
sélection est très dure, confie-t-elle. Même si je danse et chante dans ma
famille depuis l’enfance, j’ai dû beaucoup travailler.» Karel Adam insiste sur
cette exigence professionnelle qui va à l’encontre des clichés, estime-t-il : «Nos
spectateurs blancs s’extasient souvent devant notre talent en disant :
"Ah, vous avez vraiment la musique dans le sang." Non, ce n’est pas
ça ! Avant, on mettait un violon dans les bras d’un bébé et, s’il le
saisissait, on disait qu’on avait un musicien potentiel. Mais le talent ne
suffit plus. Il faut travailler dur.» Et dans des conditions austères.
EN
TOURNÉE DANS LE GHETTO DE LUNÍK IX
Le budget annuel du théâtre tourne autour de 300 000
euros. Tout juste de quoi verser des paies de 350 euros par mois, bien loin des
800 euros du salaire moyen en Slovaquie. Alors que le théâtre de la minorité
hongroise slovaque, Thalia, a pu se développer grâce à l’aide de Budapest, son
homologue rom, lui, vivote. Karel Adam affirme recevoir moins d’argent que les
autres troupes subventionnées. Au siège du gouvernement régional de Košice -
instance de tutelle du Romathan depuis 2001 -, on ne se bouscule pas pour
répondre aux questions sur son financement ou sur sa place dans les festivités
européennes de 2013 : la responsable des arts de la scène est aux abonnés
absents. «On a inclus le Romathan dans plusieurs de nos projets de promotion,
relève Christian Potiron. Mais je ne sens pas un intérêt particulier pour la
culture rom de la part de la population majoritaire.» Aurait-on abandonné
l’idée de coopérer avec les Roms, après ces belles années où furent mises en
place des structures culturelles pour les minorités ?
Karel Adam est pessimiste. Une grande partie des Roms
de Košice vivent dans une cité sordide, Luník IX. Créée dans les années 70 par
les communistes qui voulaient intégrer les populations tsiganes en les
installant dans des grandes barres d’immeubles aux côtés des familles
slovaques, elle a été désertée par les Blancs.
Mais le directeur du Romathan, qui emmène souvent sa
troupe jouer là-bas, a confiance en la magie du théâtre. «Une fois, j’ai senti
que nous avions affaire à un public hostile, raconte-t-il en tirant sur sa
cigarette. On jouait devant les élèves d’un lycée : 700 jeunes, tous des
Blancs, qui nous ont hués dès les premières notes. On a flippé. On s’est
regardés en se demandant s’il fallait qu’on s’arrête. Mais au bout de cinq
minutes, le silence est revenu. Les gamins avaient oublié qu’ils regardaient
des Roms.» Ils ont réclamé, assure-t-il, plusieurs rappels.
Photos Tomas Bachura
Blaise GAUQUELIN



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