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24. 12. 2013.

Roms en scène en Slovaquie




Roms en scène en Slovaquie

BLAISE GAUQUELIN


                     La ville de Košice, en janvier. (Photo AFP)

REPORTAGE 

Installé dans un vieil immeuble de Košice, le Romathan est le seul théâtre public rom d’Europe. Sa troupe de 26 artistes crée, dans la tradition tsigane, des spectacles destinés à la communauté et au public «blanc».
Les répétitions se déroulent dans l’odeur lourde de poussière d’une petite salle aux fenêtres occultées par des rideaux noirs, au deuxième étage d’un immeuble décrépit de Košice, la deuxième ville de Slovaquie. Sous le regard du metteur en scène Marian Balog, une vingtaine de comédiens, musiciens et danseurs répètent, en jean, mâchant un chewing-gum entre deux répliques, l’acte final d’Un amour inassouvi. C’est la dernière création de la troupe du Romathan. Pour les représentations, les hommes porteront des catogans, les femmes des robes rouge sang et l’ensemble évoluera dans un décor de campement, avec roulottes en bois. La pièce tournera tout l’hiver dans les villages roms des environs, allant à la rencontre de «son» public. Avec ses 36 employés, dont 26 artistes pensionnés, le Romathan est l’unique théâtre public rom de l’Union européenne.

L’institution a été créée il y a plus de vingt ans, en 1992, quelques mois avant le «divorce de velours» entre Tchèques et Slovaques. Le pouvoir, à Bratislava, souhaite valoriser la diversité culturelle du pays - composé de Hongrois, Ruthènes, Juifs et Roms. Le ministère de la Culture décide d’aider les minorités à créer des institutions, des théâtres. Il fournit quelques subsides, pensionne des artistes. Le Romathan ouvre alors à Košice, au cœur de la région où vivent la majorité des Roms de Slovaquie. Cette communauté représente 9% de la population nationale, un pourcentage inégalé au sein de l’Union européenne.

Installé dans un quartier habité au XIXe siècle par la bourgeoisie hongroise, juive et germanophone, le Romathan vit bien loin de l’animation qui a saisi cette année la ville slovaque, élue capitale européenne de la culture dans l’ombre de Marseille (Libération du 4 septembre). Là, il occupe tout un immeuble Art déco autrefois magnifique, aujourd’hui délabré. Au rez-de-chaussée, la salle de musique. Au premier, la salle de danse, le bureau du directeur flanqué de ses deux secrétaires et la pièce des petites mains qui recousent, repassent, rafistolent. Au dernier étage, la modeste salle de spectacle où ont lieu les répétitions et, parfois, des représentations, dans un décorum décati : une cinquantaine de chaises campagnardes alignées, des fils électriques qui courent sur les murs, des tapisseries qui gondolent, des canapés éventrés.

Punaisées aux murs des escaliers en ferronnerie ouvragée, des photos jaunies évoquent une création historique du Romathan : Camp tsigane, une pièce racontant la déportation par les nazis de 23 000 Tsiganes. Jouée à Auschwitz en 1994 devant des délégations de Roms venues de tout le continent pour le 50e anniversaire du massacre du 2 août 1944 - 3 000 Roms gazés dans ce camp, uniquement des vieillards, des malades et des enfants -, elle reste l’un des plus grands succès du théâtre.

«PAS BESOIN D’OIGNONS POUR PLEURER»

La troupe s’enorgueillit d’avoir créé 67 pièces, tourné en Hongrie, Pologne, Bohême et dans une quinzaine de capitales européennes dont Paris, Londres et Bruxelles. Et de jouer non seulement en romani, mais aussi en slovaque pour son public à 60 % non rom. Un bilinguisme conforme à sa mission officielle : promouvoir la culture rom dans et hors de la communauté, en Slovaquie comme à l’étranger ; transmettre et institutionnaliser un héritage éloigné, jusqu’ici, de tout académisme, les artistes roms n’ayant jamais été formés dans des conservatoires. «Notre jeu doit être très expressif, assène Marian Balog. Avec nous, pas besoin d’oignons s’il faut pleurer !»

Se produisant plus souvent dans les écoles et les festivals que dans sa petite salle de spectacle, la troupe perpétue la tradition d’un théâtre populaire itinérant où les clans tsiganes passent de village en village, d’un bout du continent à l’autre, proposant des spectacles mêlant théâtre, musique, danse, sur des thèmes folkloriques, mais plus seulement. «Dans les villages roms, nous abordons aussi des sujets de société comme les mariages mixtes, l’endettement. Notre rôle est de briser les tabous, assure le dramaturge Milan Godla, voûté sur sa canne. L’histoire d’Un amour inassouvi se déroule au XVIIe siècle. La plus belle fille de la communauté est chassée parce qu’elle est tombée amoureuse d’un Blanc, c’est-à-dire d’un non-Rom. Mais quand elle revient, avec une tripotée d’enfants, les siens lui pardonnent et la réintègrent dans le clan. C’est une histoire de tolérance que nous voulons transmettre à nos jeunes. Aujourd’hui, ils doivent communiquer avec l’extérieur et non plus rester entre eux.»

TROIS VIOLONS ET UN CYMBALUM

Les pièces du Romathan sont, selon la tradition, accompagnées d’un petit orchestre de trois violonistes et d’un joueur de cymbalum, cet instrument à cordes frappées aussi appelé «piano tsigane». «Le violon, pratique à trimballer, est l’âme des Roms. De la naissance à la mort, dans les fêtes, les mariages, il est toujours là. Et quand un Rom meurt, on place son instrument dans son cercueil», dit Karel Adam. Chef des violons, ce petit homme en chemise écarlate, pantalon noir cassant parfaitement sur des chaussures vernies, est aussi le directeur du théâtre et le chef tout court. Tous travaillent sous sa tutelle : Milan Godla, qui écrit les pièces à partir de contes de la tradition orale, son cousin le chorégraphe Roman Godla, le dramaturge Marian Balog. Collectionneur de médailles officielles valorisant le «vivre ensemble», décoré par le président de la République lui-même, Karel Adam est l’une des grandes figures des Roms de Košice . Car le Romathan est une institution pour la communauté slovaque. «Ses artistes sont très reconnus, affirme le Français Christian Potiron, établi en Slovaquie depuis onze ans et chargé de l’intégration des minorités dans les festivités de Košice, capitale de la culture 2013. Y être acteur est un statut social enviable et, dans l’est de la Slovaquie, la troupe est au cœur du réseau culturel rom.»

Barbara Zubková, qui, à 19 ans, vient tout juste d’être recrutée, le confirme. Elle habite dans un village pauvre, au sud de la ville, et elle fait désormais la fierté de son clan. «C’est un grand honneur, car la sélection est très dure, confie-t-elle. Même si je danse et chante dans ma famille depuis l’enfance, j’ai dû beaucoup travailler.» Karel Adam insiste sur cette exigence professionnelle qui va à l’encontre des clichés, estime-t-il : «Nos spectateurs blancs s’extasient souvent devant notre talent en disant : "Ah, vous avez vraiment la musique dans le sang." Non, ce n’est pas ça ! Avant, on mettait un violon dans les bras d’un bébé et, s’il le saisissait, on disait qu’on avait un musicien potentiel. Mais le talent ne suffit plus. Il faut travailler dur.» Et dans des conditions austères.

EN TOURNÉE DANS LE GHETTO DE LUNÍK IX

Le budget annuel du théâtre tourne autour de 300 000 euros. Tout juste de quoi verser des paies de 350 euros par mois, bien loin des 800 euros du salaire moyen en Slovaquie. Alors que le théâtre de la minorité hongroise slovaque, Thalia, a pu se développer grâce à l’aide de Budapest, son homologue rom, lui, vivote. Karel Adam affirme recevoir moins d’argent que les autres troupes subventionnées. Au siège du gouvernement régional de Košice - instance de tutelle du Romathan depuis 2001 -, on ne se bouscule pas pour répondre aux questions sur son financement ou sur sa place dans les festivités européennes de 2013 : la responsable des arts de la scène est aux abonnés absents. «On a inclus le Romathan dans plusieurs de nos projets de promotion, relève Christian Potiron. Mais je ne sens pas un intérêt particulier pour la culture rom de la part de la population majoritaire.» Aurait-on abandonné l’idée de coopérer avec les Roms, après ces belles années où furent mises en place des structures culturelles pour les minorités ?

Karel Adam est pessimiste. Une grande partie des Roms de Košice vivent dans une cité sordide, Luník IX. Créée dans les années 70 par les communistes qui voulaient intégrer les populations tsiganes en les installant dans des grandes barres d’immeubles aux côtés des familles slovaques, elle a été désertée par les Blancs.

Mais le directeur du Romathan, qui emmène souvent sa troupe jouer là-bas, a confiance en la magie du théâtre. «Une fois, j’ai senti que nous avions affaire à un public hostile, raconte-t-il en tirant sur sa cigarette. On jouait devant les élèves d’un lycée : 700 jeunes, tous des Blancs, qui nous ont hués dès les premières notes. On a flippé. On s’est regardés en se demandant s’il fallait qu’on s’arrête. Mais au bout de cinq minutes, le silence est revenu. Les gamins avaient oublié qu’ils regardaient des Roms.» Ils ont réclamé, assure-t-il, plusieurs rappels.



Photos Tomas Bachura

Blaise GAUQUELIN


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